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La Bible en prison

La solitude en prison

Martine, aumonier catholique de prisons, a témoigné lors de l'AG de l'association en 2011 sur la solitude en prison,
ressentie par les détenus, et comment y faire face en tant qu'accompagnant spirituel.

Les solitudes

La solitude se cache.

On connaît la difficulté à repérer dans une ville une personne seule.

Mais il y a des lieux où la solitude est flagrante.

C’est le cas en prison.


Au milieu de la surpopulation des maisons d’arrêts, la solitude est partout.

Cette solitude peut être aggravée par l’isolement. C’est une évidence qu’être incarcéré signifie

l’exclusion par rapport à la société. Mais dans ce contexte, il existe plusieurs formes d’isolement:


Isolement imposé

- soit car la personne détenue est dangereuse pour les autres (terroriste par exemple)

- soit parce qu’elle est elle-même en danger par rapport aux autres : c’est le cas notamment des « pointeurs », ceux qui ont commis des crimes ou délits à caractère sexuel, dont les autres veulent la peau.

Isolement choisi par peur de l’autre quel qui soit, désir d’être seul en cellule, par peur de l’éventuel codétenu. Refus d’aller en promenade, par peur d’avoir des ennuis avec les autres.

Isolement sanction de ceux qui sont au mitard.


Isolement signifie : pas de possibilité d’avoir un travail, de participer à une activité, d’aller en promenade avec les autres personnes détenues, pas de codétenu.

Isolement signifie : je suis seul en cellule, quand je sors c’est seul dans un espace promenade, 4 pas de large et 10 de long, situé sur la toit de la prison, ceint de hauts murs et grillagé côté ciel.

Certains ne sortent jamais respirer l’air extérieur.

Isolement signifie que lors d’un rendez-vous chez le médecin, au greffe … il y a blocage, c’est-à-dire que tous les mouvements sont interrompus et que la personne détenue est accompagnée par un surveillant dans son déplacement.


Il y a ceux qui sont seuls au milieu des autres. Ceux qui n’ont jamais de visites, parce qu’ils n’ont ni famille, ni amis dehors, parce que ceux qui les connaissent ont coupé toute relation, ou enfin parce qu’ils ne veulent pas infliger cela à leurs proches et parce qu’il faut passer nu à la fouille.


La solitude des étrangers qui ne parlent, ni ne comprennent notre langue.

L’administration pénitentiaire est cependant attentive à mettre avec eux un codétenu de même nationalité qui comprend et parle un petit peu le français.


La solitude des nouveaux arrivants, cassés par la violence de l’arrestation, au petit jour dans leur lit, au travail menotté devant leurs collègues, leur patron ou au commissariat où ils se rendaient simplement à une convocation.

Cassés par la brutalité de la garde à vue, profondément humiliante dans ses procédures.

Cassés par l’incarcération.

Ces nouveaux arrivants que nous allons voir systématiquement, pour un geste d’accueil, pour s’assurer qu’ils ont le minimum et si nécessaire le signaler au Secours Catholique qui prend le relais matériel (vêtement, tabac, location de la télévision).


La solitude du personnel pénitentiaire avec lequel nous pouvons avoir des échanges au détour d’un couloir.

Beaucoup sont éloignés de leur famille restée en province. En témoigne la diversité des plaques minéralogiques des voitures garées dans le parking de la prison. Ils vivent en colocation dans des petits appartements ou au camping. Ils nous confient leur difficulté à vivre dans cet environnement si dur, loin des leurs.


La solitude exacerbée par l’enfermement.

· Enfermement dans une cellule de 9m2.

· Enfermement dans une attente infernale qui n’en finit pas, derrière une porte toujours fermée : attente d’une visite, d’une lettre, d’un parloir, d’un mandat, de la livraison d’une cantine, de l’avocat qui semble vous avoir oublié, d’une réponse à une demande qui s’éternise et les renvoie à leur impuissance, toujours à la merci du bon vouloir des autres.

· Enfermement lié aux obstacles à la relation et à la communication : lenteur pour que le courrier soit acheminé, pour recevoir des nouvelles qu’on attend avec impatience et qui n’arrivent pas sans qu’on sache pourquoi, ajoutant encore à l’angoisse de la situation.

· Enfermement moral, l’esprit constamment encombré par l’affaire qui a conduit la personne détenue en prison et la rend incapable de parler d’autre chose. Ainsi la conversation tourne autour de l’affaire avec un besoin intarissable de parler dans l’espoir d’avoir une oreille attentive et qui ne juge pas.

· Enfermement dû à l’identification au crime ou au délit qui a conduit à la prison. L’étiquette de voleur, criminel, violeur, pédophile va les suivre pendant toute leur incarcération et même après, surtout maintenant en 2009. Vous l’entendez ou le lisez comme moi dans les médias : cette pression de l’opinion publique dans une démarche sécuritaire poussée à l’extrême ,qui stigmatise les pédophiles et refuse, après qu’il ait purgé sa peine, qu’il puisse un jour être dehors. Et cela exacerbe leur souffrance.

· Enfermement lié aux comportements déviants, à l’addictologie

· Enfermement dû à la fragilité, la vulnérabilité, la peur de l’autre qui paralyse.

Ces multiples enfermements sont autant d’entraves à la liberté.

Comme le disait un homme détenu : « En prison on rentre seul et on sort seul. »


Bible en prison 2

Le temps de l’accueil

Je suis toujours accueillie chaleureusement: « Tu veux un café ? Une part de gâteau, je l’ai fait hier ». Ou bien : « Ah c’est gentil de venir me voir » ou « Je t’attendais ». Une des qualités qu’exige l’accompagnement des solitudes est la fidélité, la régularité. Etre point fixe, point de repère pour celui qui chemine. Je passe les voir chaque semaine et si je pense ne pas pouvoir la semaine suivante, je les préviens que je ne viendrai que dans 15 jours. Ou si des rencontres plus longues, ou des détresses plus nombreuses ne m’ont pas permis de voir ceux que j’accompagne, je m’en excuse auprès d’eux la semaine suivante. C’est une façon de les respecter, de leur montrer qu’ils comptent pour moi, d’être attentive à leur dignité.


La rencontre commence par un regard

Un regard de respect et d’estime. Jésus n’a jamais dit : Celui-ci est un braqueur, un pointeur, un trafiquant, un assassin. Comme le dit Mgr Decourtray : « En chacun, Il voit un extraordinaire possible ». Dieu regarde toujours chacun du bon côté.

Nous n’avons pas accès à leur dossier et ne connaissons pas la raison de leur présence à la maison d’arrêt, ou ce que nous en connaissons c’est ce qu’ils nous en disent et qui n’est pas forcément la réalité. Peu importe, nous ne sommes pas là pour juger. Un regard aux yeux grands ouverts qui n’ignorent pas les horreurs, les crimes que certains ont pu commettre. Un regard qui n’oublie pas les victimes. Au-delà des actes commis, nous voulons rejoindre l’humain, nous croyons qu’un avenir est possible. Ce qui compte, c’est qu’ils puissent faire la vérité face à eux-mêmes.


Cela continue par l’écoute

Nous sommes les seuls à les rencontrer sans leur poser de questions ; le juge, l’avocat, le psy, le médecin, le service pénitentiaire d’insertion, le greffe :partout ils sont questionnés et doivent faire très attention à leurs réponses, aux mots qu’ils utilisent qui ne seront pas sans conséquence.

Je reçois la confiance du détenu, ses espoirs déçus, ses attentes sans fin et ses larmes si longtemps retenues. Et aussi le témoignage de sa longue patience, de ses gestes de solidarité. Tant de secrets partagés. Quel cadeau ! N’est-ce pas à un autre, en moi, qu’il s’adresse ? On ne peut reconnaître sa faiblesse et ses torts, que face à celui dont on est sûr, avec qui on se sent en totale sécurité, assuré d’un lien plus fort, dans le pressentiment de s’appuyer sur un roc. N’est-ce pas déjà la foi, cette foi plus ou moins élaborée mais si vive, dont parle Jésus à propos de la femme souffrant d’une maladie incurable depuis 12 ans et qui vient toucher son manteau par derrière : « Ta foi t’a sauvée »

Une écoute qui permet à l’autre de devenir l’auteur de sa parole, de retrouver en tâtonnant le fil de son histoire brisée, le sens d’une vie à reconstruire patiemment. Une écoute qui fait exister l’autre et qui nous change avec lui. « Veux-tu guérir ? » dit Jésus au paralytique. « Je n’ai personne » (Jean 5,7) ; nous sommes parfois l’unique personne à pouvoir descendre avec lui dans la piscine.


Après un temps qui peut être très long, (mais le temps n’a pas la même valeur dedans que dehors), La parole peut venir, donnée par l’Esprit Saint, la parole qui élargit, rend confiance et ouvre l’avenir. Une parole qui nous est donnée à nous comme à eux et que nous partageons avec eux.


Et puis peut venir aussi le temps de la prière.

Un Notre Père, une dizaine de chapelet, un partage d’évangile. On se confie une intention de prière qui met en lien avec un autre que soi-même. On se quitte : « A la semaine prochaine », on se serre la main, on s’embrasse. Regard, écoute, parole entrelacés dans notre « être avec ». Comme le disait un homme détenu : « Si tu es venu pour m’aider, tu perds ton temps, mais si tu es venu parce que ta libération est liée à la mienne, alors travaillons ensemble. »

Bible en prison 3

Trois exemples concrets d'accompagnement:

  • La présence de Mgr Aumonier venu célébrer la messe de Noël (2010) avec nous et nous disant « aujourd’hui la Cathédrale du diocèse de Versailles, c’est ici ».
  • Une année, au début du carême, nous leur avons donné le petit livret distribué dans toutes les paroisses du doyenné, signe tangible de leur appartenance à cette communauté chrétienne diocésaine.
  • Pour Pâques, le cierge pascal était offert par la paroisse de Bois-d’Arcy. Le prêtre de notre équipe a célébré la vigile pascale dans l’église et a apporté le cierge le lendemain à la maison d’arrêt.


Accompagner les solitudes, c’est aussi accepter d’être le maillon d’une chaîne. C’est ensemble que nous sommes envoyés en détention, pour un temps donné ; temps donné par notre lettre de mission, temps donné par la durée du séjour en maison d’arrêt de la personne détenue: quelques semaines, quelques mois, quelques années. Ensuite, elle sortira libre ou partira en centre de détention, en centrale pour les plus longues peines où d’autres accompagnateurs prendront le relais. Fugacité du temps.


Etre là dans le présent, humblement, tout en sachant que la personne détenue peut apprendre son transfert 30mn avant son départ, sans avoir pu dire au revoir à quiconque. On revient, elle n’est plus là.

Etre là, savoir se taire et écouter avec beaucoup de disponibilité et de bienveillance. Accueillir l’autre tel qu’il est, au point où il en et, sachant que je suis appelée à découvrir mon propre chemin de salut, différent du sien. Humilité, patience, magnanimité.

Se laisser atteindre très personnellement là où se fonde notre présence parmi les détenus : la confiance dans le Dieu qui sauve. Une confiance qui ne peut éviter d’être ébranlée, mais précisément parce qu’elle a été ébranlée par ces rencontres, peut alors être renouvelée.

C’est une certitude : « Dieu est présent derrière les barreaux. »

Bible en prison 4

« J’étais en prison et vous êtes venus à moi »


Venir à eux pour les délier. Accompagner pour conduire à une plus grande liberté. Il est possible même dans un centre de détention, d’accueillir le Christ qui vient annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres et qui, dès aujourd’hui, leur donne part à sa Vie.


Venir à eux c’est les relier à la communauté des hommes libres, à l’Eglise, à la Parole qui nous porte et nous rassemble. Ce que nous avons vu et entendu, touché nous le partageons avec eux pour qu’ils soient en communion. C’est le nous des invités des célébrations eucharistiques que nous sommes avec eux et toute l’Eglise du Christ.

Comment accompagner ces solitudes ?


Nous lisons au Ps 25, 16 « Regarde moi, aie compassion de moi, vois que je suis seul et sans moyens. » L’équipe d’aumônerie tout en répondant aux demandes de ceux qui s’adressent à elle, est particulièrement attentive à toutes ces solitudes qui sont ses priorités. Pour les atteindre, je dois passer par pas moins de 16 lourdes portes qui se referment derrière moi avec un claquement métallique. Et me voila à la porte de la cellule. Je frappe toujours avant d’entrer (c’est déjà pour eux le signe que c’est l’aumônerie catholique, nous sommes les seuls à le faire ce n’est pas dans la coutume de la maison).

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