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La Bible en prison


Cher Jean-Claude,



Je suis heureux d’avoir quitté Bois d’Arcy, mais je suis parti avec le sentiment très mélangé, la tristesse de laisser tous mes compagnons de souffrance.


Je suis entré à la maison d’arrêt des Yvelines il y a 18 mois en déplorant de ne pas avoir la foi, juste convaincu que mes valeurs humanistes sauraient me valoir le salut « au cas où ».


Aujourd’hui, je crois pouvoir dire que j’ai la foi. Foi sincère ou symptôme de celui qui a eu besoin de trouver un sens aux choses pour survivre à l’épreuve ? L’avenir le dira.


Ce qui est sûr ; c’est que l’homme qui sort n’est pas le même que celui qui était entré.
Mes valeurs n’étaient amarrées à rien, elles flottaient dans le vide. Le résultat, c’était sans doute une force insuffisante pour les accomplir réellement.


Tu m’as donné une Bible, je l’ai lue d’innombrables fois, je l’ai trempée de mes larmes quand j’y cherchais le sens, pour qu’Il me dise pourquoi il fallait souffrir autant. Elle a été le témoin des moments de souffrance les plus profonds et aussi les plus intimes que j’ai vécus entre les murs.


Toi et toute l’équipe d’aumônerie, vous n’avez jamais été loin de moi. Vous avez été le fil rouge de compassion dont j’avais tant besoin. Il n’est pas exagéré de dire que votre présence et votre amour ont été vitaux. Qui sait ?


Alors que je ne faisais que le pressentir auparavant, j’ai acquis là-bas la certitude que rien ne vaut la peine s’il n’est fait par et pour l’Amour. Au-delà de cette certitude, j’ai surtout appris à vivre cet Amour.

Je pense que la vie est faite pour que nous apprenions. Nous avons chacun un programme différent, mais nous sommes tous dans la même classe. C’est sûrement ça, la fraternité.


Je suis sorti de prison avec, je crois, la foi. En tout cas, plus humblement (qui peut prétendre avoir la foi ?), la conviction que la vie a un sens, qu’on y a un devoir d’amour sans laquelle elle produit ou devient un enfer de non-amour pour l’éternité. Comment toucher du doigt le non-amour mieux qu’en subissant la prison ?


J’ai besoin de prière, de recueillement, de relecture de mes actes et de mes journées. Le silence m’est nécessaire. Je me sens dans la vie de tous les jours comme un nageur qui a besoin de temps en temps de se reposer et de reprendre son souffle de peur de se noyer.


Le retour à la liberté apprend ça : on n’est libre que si on le décide, ce n’est pas une question de murs. L’amour et la tolérance, la mesure et la tempérance que la prison m’a appris, il est très difficile de les entendre à nouveau dans le brouhaha de la vie.


La vie est un brouhaha dans lequel on se perd, c’est ce que j’ai ressenti en sortant. On ne va nulle part à force de tourbillonner, on ne dit plus rien à force de parler, le bruit de fond est omniprésent et empêche d’entendre la Voix si ténue qu’on appelle comme on veut, mais qui dit que sans tendresse, la mort sera une défaite.


J’ai appris aussi que cette Voix, si fragile, qui ne s’impose jamais, on a toute la vie pour l’entendre et faire ainsi de sa vie et de sa mort une victoire. C’est pourquoi ce que je lis ici où là sur la peine de mort, ces condamnations hystériques sur internet ou ailleurs de ceux qui seraient des « monstres » irrécupérables me font très mal et me touchent.


Le pire crime, c’est celui-là, finalement : nier la possibilité pour tout homme d’entendre un jour l’appel de l’Amour. Qui a donc le pouvoir de nier ça ?


Il faut continuer de prier pour moi, pour que je n’oublie pas tout ça. J’ai peur de ce réflexe de survie qui me ferait tourner la page, oublier peut-être mes frères, voire renier l’épreuve qui m’a pourtant constitué.


En retour de ce que tu as fait pour moi, de toutes ces choses qui n’ont pas de sens si on les rend, je te promets d’essayer de transmettre, en cessant d’empêcher le Seigneur de passer à travers mon cœur pour toucher ceux qu’Il voudra atteindre. Avec l’aide du Seigneur et celle de tes prières, qu’il me soit donné de m’abandonner à l’Amour au point de permettre à mon prochain de croire en Lui, chacun à sa façon.


Je veux, aujourd’hui comme demain, te dire, Jean-Claude, combien tu as compté pour m’aider sur ce chemin-là, sur le chemin qui m’a permis de relier mes valeurs, flottant tellement dans le vide, à une dimension spirituelle sans laquelle je me perdais, ou au moins je me gâchais.


Je n’oublierai jamais, c’est impossible, ton désarroi quand je pleurais, tes prières quand je ne pouvais pas prier moi-même, et surtout ta présence et ta compassion.


Ni toi ni moi ne saurons jamais ce que je te dois.
Veille bien sur tous mes frères, je t’embrasse et te dis à bientôt.

Pascal



Avec l'accord de Pascal, une partie de cette lettre est parue dans Panorama de décembre 2009. Il a déjà publié deux ouvrages et attend la fin de son jugement pour en écrire un sur la prison où, l’aumônerie aura toute sa place.



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Lettre de Pascal, ancien détenu à Bois d'Arcy, à Jean-Claude son aumonier
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